Pierre Péan nous disait : “Je ne suis pas un enquêteur TGV”

 

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Pierre Péan est mort le 25 juillet dernier, à l’âge de 81 ans. Figure du journalisme d’investigation en France, il a notamment travaillé, au cours de sa longue carrière, sur des sujets variés tels que la Françafrique, le Rwanda, le passé de François Mitterrand, le fonctionnement du journal Le Monde ou encore Jacques Chirac et le Kosovo.

  Le 6 juin 2019, quelques semaines avant son décès, Pierre Péan accordait aux étudiants de l’école supérieure de journalisme de Paris le privilège d’un long entretien avec lui. L’occasion de revenir en profondeur sur ses méthodes de travail, sa vision de la profession ou encore les affaires marquantes de sa carrière. Sans la moindre hésitation, il avait immédiatement répondu “oui” à l’invitation des étudiants en deuxième année de l’ESJ Paris. Trois heures durant, le 6 juin dernier, Pierre Péan s’est prêté au jeu des questions-réponses en toute liberté, une condition inhérente à l’entretien. Référence du journalisme d’investigation en France, il ne se définit pourtant pas comme tel : “le terme est aujourd’hui beaucoup galvaudé dans la profession. Il est beaucoup utilisé par ceux qui révèlent le contenu des instructions judiciaires. Je ne fais pas partie de ceux-là”. D’emblée, Péan est resté fidèle à lui-même, se plaçant automatiquement en marge de la profession tout en n’oubliant pas, au passage, de lui adresser un tacle cordial. “Je ne travaille pas avec des procès-verbaux mais je prends constamment des risques” expliquait celui qui commença sa carrière dans les colonnes du Canard Enchaîné. Une pique qui peut sembler anodine. On pouvait pourtant y percevoir aisément une référence au journaliste Edwy Plenel, le fondateur de Médiapart et éternel rival de l’auteur de “Une jeunesse française : François Mitterrand (1934-1947)” (ed. Fayard).

Le secret des sources en étendard 

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Revendiquant volontiers sa lenteur dans le travail, il affirmait alors avoir la chance et le luxe de pouvoir prendre son temps dans la rédaction de ses enquêtes. Le secret de sa réussite ? Quoi qu’il en soit, cela ne l’a pas empêché de publier ou co-publier une quarantaine de livres durant sa carrière, dont certains furent de grands succès de librairie. Citant l’affaire de l’attentat contre le DC10 de la compagnie UTA en 1989, il affirmait commencer ses enquêtes dès lors qu’il parvenait à identifier une zone d’ombre. “Je profite également d’un solide carnet d’adresses pour avancer plus vite” racontait-il. Les sources, centres névralgiques de toute enquête journalistique, constituent une part sacrée du travail de Pierre Péan. “Tout le monde connaît désormais la façon dont j’enquête (...) les sources sont une composante essentielle du métier” expliquait-il, ajoutant préférer “perdre un procès que de révéler une source”. Malgré cela, l’obsession de tout révéler publiquement n’a jamais été au coeur de la démarche du journaliste. “Le secret est légitime pour tout le monde. C’est ma propre responsabilité, c’est moi qui décide selon mes propres critères” précisait-il, en ajoutant souhaiter “pouvoir se regarder dans le miroir tous les matins”. Une morale qui l’aura accompagné depuis le début de sa carrière et qui fait qu’aucun regret ne semble émerger quant aux affaires rendues publiques depuis plusieurs décennies.

La solitude des dernières années 

 

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Le flou entourant une partie du déroulement du génocide rwandais dans les années 1990 reste une affaire qui marquera profondément la carrière de Pierre Péan. Durant plusieurs années, il enquête assidûment sur le sujet pour tenter d’en percer les derniers mystères. Ce qui donnera un livre, “Noires fureurs, Blancs menteurs” (ed. Mille et Une Nuits), paru en 2005. Ce brûlot se lit comme une réécriture de “la vérité officielle” qui veut notamment que la France fût complice du massacre de 1994. Une position pour le moins iconoclaste et sulfureuse qui lui coûtera cher. “Depuis que je traite le sujet, ma vie a totalement changé (...) j’y ai perdu ma réputation et ma respectabilité auprès des grandes rédactions de ce pays” avoue-t-il, amer, mais pas découragé pour autant. “Au moment de la sortie du livre, on m’a traité de révisionniste et de négationniste” ajoutait-il, précisant même que, désormais, un seul journal acceptait encore de le publier ( Marianne, ndlr ). Une solitude ressentie auprès de ses pairs qui ne l’empêchera pas pour autant de continuer à enquêter et publier une quinzaine de livres depuis 2005 dont “Le Monde selon K.” (ed. Fayard, 2009) ou encore “La République des mallettes” (ed. Fayard, 2011) et “L’autre Chirac” (ed. Fayard, 2016).

Au moment de l’entretien accordé aux étudiants en journalisme de l’ESJ Paris, il avouait être en pleine rédaction de ses mémoires. Une dernière enquête bien plus intime dont on ne sait, à regret, si elle a pu aboutir.

 

Maxime Trédan, ESJ Paris et Crédit pour les photos à  Milan Crolot

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