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Mastère de Presse Culturelle / Dossier Street Art : D'un art du délit à l'art de l'élite par Maugan Rambour

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JonOne, artiste de Street Art vendu en galeries d'art 

D’art urbain peu considéré, le street art est devenu un véritable marché au sein du milieu artistique. Ayant acquis ses lettres de noblesse, il devient difficile de le définir, lui qui s’est tour à tour emparé des rues, des galeries puis des salles de vente. Véritable phénomène sociétal qui touche désormais toutes les classes sociales, une question brûle les lèvres : mais qu’est donc devenu l’esprit du street art ?

 

Au commencement était l’espace public. La rue, les murs, les trottoirs, les métros, tout était prétexte à graffitis. Pochoirs et bombes à peinture dans le sac, le visage masqué, c’est par le délit qu’est né le street art dans les années soixante-dix aux Etats-Unis. Avec un esprit contestataire, des artistes comme Taki 183 ou Blade One ont amorcé cette vague à New York ou la notion d’art interdit va prendre tout son sens. Avant d’être le street art, c’est d’ailleurs par l’appellation « art urbain » que cette pratique s’immisça dans les milieux artistiques français qui prirent exemple sur leurs homologues américains. Au départ de simples tags – qui sont en fait des signatures – cet art va prendre une place considérable dans le paysage culturel mondial, reflet d’une urbanisation en constante évolution, investissant les espaces en déshérence par les graffitis. Victime de son succès, le street art va bientôt se voir rudement combattu par la ville de New York, mais aussi et surtout par les sociétés de transports qui exècrent ces œuvres illégales qui ornent leurs trains, métros et autres bus. Considérés une fois de plus comme des rebuts de la société, ces graffeurs ne possédant pas de légitimité artistique aux yeux des institutions redoublèrent d’efforts pour exercer leur art, souvent avec provocation mais toujours avec audace et impudence. Car n’est-ce pas le propre du street art que d’être controversé ? Sa signification première ne se situe-t-elle pas sur la ligne de crête qui sépare la légalité de l’illicite ? Il semble que cela soit plus compliqué qu’il n’y paraisse. 

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JonOne, artiste de Street Art vendu en galeries d'art 

Le street art fut d’abord perçu comme un art du délit, de l’interdit. Chaque artiste possédait en lui une part de rébellion envers certains codes. Alors comment définir le street art ? Par un sentiment de révolte ? La hardiesse qui s’empare ces jeunes lorsqu’ils produisent des œuvres ? Et s’il s’agissait simplement de briser des codes déjà établis ? Depuis la fin du XIXe et le début du XXe, la vision de l’art classique a été ébranlé de fond en comble par différents mouvements, du dadaïsme au surréalisme, qui ont entre autres remis à plat la question de l’art. Le street art arrive à point nommé sur ce terrain chamboulé. Pour autant, le street art aime briser les codes et, si ceux de l’académisme sont déjà en mille morceaux, il reste un espace inattaquable, protégé par les constitutions : le droit de propriété. Et c’est encore une fois, le visage masqué, la bombe à la main que les artistes de rue vont faire exploser cette notion juridique, quitte à donner des cauchemars des plus picturaux aux juristes les plus dévoués. Quand des jeunes enragés se mettent à graffer sur les murs, les trottoirs, cela pose problème. Les conventions explosent, le Code pénal s’embrase : il est temps de redéfinir ce qu’est une œuvre. Et si les artistes bataillent depuis des siècles pour proposer des visions nouvelles de ce qu’est une œuvre, comme toujours en société, c’est la loi qui régit. Et la loi, elle, n’a que faire des considérations artistiques, de la conception de l’art tel que le perçoit Thibaudet, Kant ou Sainte-Beuve. 

Lorsqu’un artiste appose son œuvre sur le support d’un particulier avec son autorisation, ou parfois même à sa demande, le droit de propriété est respecté. L’œuvre se trouve donc protégée si elle est originale et licite. Mais « Le fait de tracer des inscriptions, des signes ou des dessins, sans autorisation préalable, sur les façades, les véhicules, les voies publiques ou le mobilier urbain est puni de 3 750 euros d’amende et d’une peine de travail d’intérêt général lorsqu’il n’en est résulté qu’un dommage léger. » Néanmoins, un support reste un support. Et on peut se demander si le fait d’exposer une œuvre sur un mur ou un trottoir est si différent d’un chevalet ou d’une toile. D’ailleurs pourquoi distinguer les peintures murales – directement héritées de nos ancêtres préhistoriques et de leur art pariétal – du street art ? Ce n'est pas le support qui pose problème mais bel et bien la démarche dans laquelle est effectuée une œuvre de street art.  

Capture décran 2020 04 02 à 17.30.02Pourtant, on n’arrête pas la marche de l’Histoire, et des années soixante-dix à nos jours, le street art a évolué, s’est fait une place dans le milieu et s’est trouvé une certaine légitimité. Avec un marché économique en pleine expansion, on en vient à redéfinir ce qu’on nomme aujourd’hui art urbain. Cet art du délit est devenu un art pour l’élite. 

 

Clément Giorgi, élève des beaux-arts spécialisé dans le street art et assistant du photographe Éric Nehr nous donne son point de vue

 Qu'est ce qui définit le street art à votre sens ?

C. G : Le street art sous sa forme actuelle est une sorte de privilège de classe, de fantasme sur la rue et le milieu urbain en général. Il faut scinder, s'appuyant sur ce que nous pouvons voir dans la rue.  D'un côté, les artistes, qui choisissent pour support le milieu urbain mais se représentent dans des lieux d'expositions, galeries ou à travers d'autres moyens conventionnels de communication. De l'autre, ceux pour qui la rue est un moyen d'expression comme de communication mais surtout un milieu de vie. Il y a donc, dans le premier cas, les street-artists, et, dans le second, les graffeurs, les taggeurs et les artistes dépendants de ce milieu. Avant d'être un courant artistique, le street art est d’abord un milieu ouvert dans lequel entrent les personnes pour qui la rue est une échappatoire et qui presque jamais ne vivent de leur art, et ne voudraient certainement pas en vivre d'ailleurs. Pour les autres, c’est un milieu très fermé et codifié entre artistes, galeristes, critiques d'art et collectionneurs. 

Le street art n’est-il pas devenu le nouvel académisme qu’il conspuait tant ?  

C. G : Non, je ne le pense pas, dans la mesure où il n’est pas encore ancré dans le milieu de l'art comme mouvement, du fait de sa fragmentation. La question est d'autant plus compliquée que depuis la fin du 19eme siècle la notion d'académisme disparaît de plus en plus pour laisser place à de multiples courants cohabitant dans le milieu de l'art.  

Le marché du street art, en pleine expansion, n’est-il pas un contresens ?

C. G : Le marché du street art est en expansion grâce à la facilité qu'on trouve à se faire exposer. Gagner de la visibilité en étant exposé dans la rue, est aussi évident que de créer avec les nouvelles technologies aujourd'hui. Ce n'est pas un contre sens ; le street art n'est plus le graffiti de New York de ses débuts, mais cela montre comment il peut exister un marché de l'art plus ou moins parallèle.

Avec pour conséquence d’édulcorer le street art ?

C. G : Exposé en galerie, le street art est largement diffusé hors de la rue. Du moment qu'il y a un marché, il y a des règles. On ne retrouve plus le principe premier du street art qui se construit en dehors de toutes normes, même si cette force initiale, née dans la rue, ne peut s’édulcorer. 

 

Maugan Rambour, 

Élève du Mastère de Presse culturelle de l'ESJ Paris

 

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